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D’enfant à innovatrice sociale…

08/17/2018

Que feras-tu quand tu seras grande ? Je n’avais pas encore 3 ans qu’on commençait déjà à me poser cette question qui, je vous l’avoue, me bouleversait. Pour satisfaire les plus insistants, je répondais : vétérinaire, première ministre du Québec, optométriste. Suivant le parcours éducatif habituel, à mes 16 ans, on m’invitait à choisir ce que je voulais « faire dans la vie », ce que je voulais « être ». Je n’en savais toujours rien. J’ai donc suivi le chemin tracé : CÉGEP, université, marché du travail. Telle une automate, j’ai travaillé une dizaine d’années en gestion sans trop me poser de questions. Un jour (suite à quelques avertissements de la part de mon corps et de ma tête), j’ai dû m’arrêter, prendre une pause… m’écouter et me recentrer. Ainsi, j’ai passé les dix années suivantes à explorer, à expérimenter et à apprendre… enfin ! J’ai maintenant 41 ans et j’apprends encore tous les jours. J’ai cofondé une entreprise collective et je souhaite participer activement à une transformation sociétale en mettant en œuvre des projets qui invitent à se revisiter individuellement et collectivement. Suis-je devenue une innovatrice sociale ? 

 

Photo by Kevin Jarrett on Unsplash

 

 

En vue d’un panel que j’aurai la chance de faciliter en septembre prochain, je m’intéresse ces derniers temps à ce qui caractérise les « innovateurs sociaux », ces personnes que je définis comme des « stimulateurs de la transformation sociale ». Mes réflexions partent un peu dans tous les sens, mais un fil conducteur me ramène toujours à cette idée que les innovateurs sociaux ont, selon moi, des caractéristiques similaires aux dispositions spontanées de l’enfant… cet enfant que nous avons tous été. 

 

C’est à la croisée de mes lectures en psychologie, anthropologie, philosophie, éducation, innovation et entrepreneuriat social que j’en ai fait le constat. Au fil de mes lectures, afin de m’y retrouver, je me suis bien humblement créé une petite liste de caractéristiques qui semblaient bien coller aux innovateurs sociaux : 

 

  1. L’innovateur social se projette « compulsivement » dans le futur.Il connait le passé, il vit bien le présent et il sait proposer des voies et des accès vers un futur amélioré. Il pense constamment à ce qui va, peut ou devrait arriver pour un mieux-être collectif.

  2. L’innovateur social est proactif.Une volonté profonde d’agir l’habite. C’est son immense désir d’apprendre dans l’action qui le pousse à « faire ». Il expérimente sans cesse dans l’espoir d’identifier de nouvelles voies. Il le fait avec enthousiasme.

  3. L’innovateur social n’a pas peur de se tromper. Il sait qu’essayer est déjà un pas de plus vers la compréhension du phénomène et vers des apprentissages qui lui permettront d’accéder à une nouvelle étape.  

  4. L’innovateur social questionne.Et il pose des questions puissantes… sans cesse ! Il est rarement satisfait des premières réponses qu’on lui offre, alors il peaufine toujours ses questions pour identifier des éléments enfouis ou cachés d’une réponse trop vite envoyée.

  5. L’innovateur social sait utiliser sa créativité.Il s’efforce d’observer le monde sous des angles peu observés. Il suit son intuition avec confiance. Il écoute ce que le monde a à lui offrir pour le guider sur de nouveaux chemins. Problèmes, enjeux et défis sont tous des occasions de cheminer vers une nouvelle proposition.

  6. L’innovateur social a une grande intelligence émotionnelle.Il reconnaît ses émotions et celles des autres. Il peut ainsi cheminer et guider avec fluidité et justesse vers la transformation.

 

Je ne crois pas ma liste exhaustive, mais je sens que c’est un bon départ. En produisant cette petite liste, cela me ramenait à ma question de départ, « Suis-je devenue une innovatrice sociale ? » Il devenait évident que je n’abordais pas la question sous le bon angle. Je devais plutôt explorer la question suivante : « Est-ce que les caractéristiques de l’innovateur social sont des caractéristiques qui m’habitent, que je porte ? ». Et me voilà repartie dans mes réflexions…

 

 

C’est à travers mon intérêt grandissant sur les questions « d’éducation tout au long de sa vie » que j’ai finalement (une fois de plus, bien humblement) recréé une liste de caractéristiques propres aux dispositions spontanées de l’enfant. J’entends par dispositions spontanées de l’enfant, les caractéristiques naturelles quant aux comportements d’apprentissages des enfants, et ce, dès les premières journées de vie.

  1. L’enfant se projette « compulsivement » dans le futur. Il veut « grandir », « devenir » et pour ce faire, il observe le monde vers un futur souhaité, encore inconnu, mais admiré. Ses expériences du passé l’aident à comprendre le présent et à poursuivre son expérimentation vers son futur désiré. 

  2. L’enfant est donc proactif. Pour atteindre ce futur, il expérimente sans cesse afin de parvenir, atteindre ses buts, grandir, devenir. Pour ce faire, il utilise le jeu, il le fait avec ses cinq sens et avec enthousiasme. Il ressent, comprend et apprend.

  3. L’enfant n’a pas peur de se tromper. Face à une situation inconnue, l’enfant va prendre une chance, tenter une réponse, essayer quelque chose. Il ne craint pas de se tromper puisqu’il souhaite découvrir plutôt que réussir. Il expérimente plusieurs tentatives, constate et apprend de ses erreurs.

  4. L’enfant questionne. Les questions qu’il adresse au monde qui l’entoure sont franches et complètes. De question en question, il poursuit sa recherche aussi longtemps qu’une réponse lui apportant un regard neuf sur la situation ne lui soit offerte. Ses questions le guident vers une nouvelle voie d’apprentissage.

  5. L’enfant utilise sa créativité constamment. Il observe le monde avec attention afin de le comprendre. Il se laisse guider par ses observations et ses impressions. Face à un problème, il repousse les règles et, par conséquent, il découvre de multiples solutions.

  6. L’enfant a une grande intelligence émotionnelle. Bien que l’on en propage souvent l’idée contraire, si vous observez attentivement les enfants, et ce, dès le plus jeune âge, vous constaterez qu’ils portent une intelligence émotionnelle profonde, presque instinctive.

 

Vous le constatez vous-même, en superposant mes deux listes, il ne fait aucun doute pour moi que les enfants sont des innovateurs sociaux ! Mais dans les faits, je devrais plutôt dire « que tous les enfants ont le potentiel de devenir des innovateurs sociaux… » Pourquoi ? 

 

Et bien parce que notre passage d’enfant à adulte est un passage difficile pour le maintien et le déploiement de ces dispositions spontanées. Nos approches éducatives tant sociales que scolaires viennent freiner ces élans naturels que nous portons en chacun de nous. Plusieurs individus ont, à travers leurs recherches et leurs expériences, mis en lumière à quel point le parcours éducatif que nous offrons à nos enfants (et lequel nous avons tous traversé) empêche de développer ces dispositions spontanées voire même les freine et éteint l’enthousiasme, la proactivité et la créativité.  

 

Parmi eux, il y a Sir Ken Robinson, expert en éducation internationalement reconnu, qui exprime avec justesse, dans son TedTalk « Do schools kill creativity ? », comment notre représentation collective de nos capacités humaines est faussée par nos approches éducatives.  

 

Dans son livre Libre pour apprendre,Peter Gray, psychologue du développement, met en lumière ce qu’il appelle les sept péchés de l’école. Ces sept péchés sont construits sur le fondement que « les enfants n’aiment pas l’école parce que, comme tous les êtres humains, ils aspirent à la liberté et qu’à l’école ils ne sont pas libres d’apprendre » [1]. On compte parmi ces péchés : l’école qui sape le désir d’apprendre intrinsèque des enfants en transformant les apprentissages en travail (en d’autres termes, elle éteint la « proactivité ») et l’école qui inhibe l’esprit critique (en d’autres termes, elle éteint « l’enfant questionneur »).

 

À mon avis, ce qui semble le plus grand défi au maintien et au développement des dispositions spontanées de l’enfant ne relève pas uniquement de l’activité scolaire, mais consiste d’abord à défaire ce postulat sur lequel notre société s’appuie : que les enfants sont des êtres faibles, dépourvus, dépendants et que nous devons façonner. Et c’est à la lecture du livre C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant de Alice Miller, que j’ai constaté à quel point ce postulat (qui constitue le fondement inquiétant de nos approches éducatives) nécessite que nous le confrontions, le revisitions, le réinventions.

 

À cet effet, j’aime particulièrement la proposition de André Stern qui invite, en toute simplicité, à ce que chacun adopte une nouvelle attitude face à l’enfant : lui faire confiance.  « Chacun peut faire cela, à chaque instant. Chaque minute que nous passons de ce côté-là du miroir est une bénédiction pour l’enfance et peut transformer notre monde » [2].

 

Il y a tant à faire pour reconnaître les dispositions spontanées de l’enfant et provoquer la transformation éducative et sociale. Il est difficile d’imaginer une réelle transformation de nos approches éducatives puisque cela signifie que nous devons « inventer », « innover », emprunter des chemins inexistants, naviguer dans l’inconnu… Quand j’y pense, j’me dis que nos dispositions spontanées d’enfant nous seraient bien utiles à ce moment-ci pour aborder cet enjeu de taille, ensemble… avec enthousiasme !

 

Cela me ramène donc à ma question « Est-ce que les caractéristiques de l’innovateur social sont des caractéristiques qui m’habitent, que je porte ? ». Après réflexion, j’me dis qu’elles sont là, quelque part au fond de moi (au fond de nous tous) et que je dois me revisiter pour les réactiver, m’efforcer de les faire ressurgir, me pratiquer à les faire vivre au quotidien… Et offrir ma confiance aux enfants pour qu’ils puissent maintenir et développer ces dispositions spontanées.

 

Suis-je devenue une innovatrice sociale ? Je n’en sais rien… mais ce que je sais, c’est que j’aspire à le devenir un peu plus chaque jour.

 

Sonia

 

P.S. Je vous invite à poursuivre la conversation avec moi lors d’ACTE | Festival de la collaboration, le 28 septembre prochain, où j’aurai la chance de faciliter un panel sur le thème « D’enfants à innovateurs sociaux ». André Stern, Fabrice Vil et Nadia Duguay viendront échanger et partager leurs réflexions sur ce sujet. Voilà peut-être une belle occasion d’engager un mouvement pour repenser en profondeur nos approches éducatives ?

 

________________________

 

[1] Peter GRAY, Libre pour apprendre, New York, Actes Sud Nature, 2016, p. 102.

 

[2] André STERN, Jouer, Arles, Actes Sud Nature, 2017, p. 159.

 

 

 

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